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L’affaire du papier rose

6 janvier 2014 0 comments
« Karim ! Ca fait plaisir !
- Ca va, Christophe ?
- Ouais, on fait aller… Pas trop de soucis sur la route ?
- Nan, ça va. Par contre je vais me payer les gens qui rentrent des courses au retour, c’est certain !
- Bonjour monsieur, vous voulez boire quelque chose ?
- Ah euh… Je vais aussi prendre la formule brunch, s’il vous plaît.
- Très bien.
- Et ben, c’est pas l’amabilité qui l’étouffe celui-là.
- Ah ouais ? Pas remarqué.
- T’es là depuis longtemps ?
- Oh, depuis… deux-trois heures ?
- Tant que ça ?!
- Ouais, j’ai attendu l’ouverture.
- Bon, Christophe.
- Karim.
- Tu as mentionné une grande révélation sur ton message ?
- Ouais.
- Et un brunch pour le monsieur !
- Ah, merci.
- S’il vous plaît.
- Ça a l’air pas mal ce petit brunch.
- Ouais, j’aime bien.
- Tu viens souvent ici ?
- De temps en temps.
- D’accord. Alors, cette révélation ?
- Ah, ouais… Attend, il est quelle heure là ?
- Euh.. Neuf heure seize très précisément.
- Bon, si elle prend pas de retard ça devrait plus tarder.
- Si elle prend pas de quoi ?
- Fabienne va bien ?
- Ouais, ça va. Elle m’a dit de te dire que tu abuses de jamais l’appeler.
- Ma sœur et moi on a toujours eu du mal à s’entendre, je vais pas commencer à faire semblant.
- Oui mais bon elle s’inquiète.
- Ah, Karim… Elle a bien de la chance d’avoir trouvé un mec comme toi, cette sale-
- Arrête tes conneries. C’est peut-être ta soeur mais je laisse personne critiquer ma fiancée.
- …
- … Désolé, Christophe.
- Nan t’inquiète, c’est de ma faute après to- AH !
- Quoi ?!
- Regarde, au bout de la rue, regarde !
- Quoi ?
- Mais la fille là !
- Hein ? Euh.. La blonde là ?
- Mais oui !
- Ben quoi ? Elle est bien foutue ?
- Non ! Enfin si mais c’est pas ça, regarde ce qu’elle fait !
- Euh…
- Attend attend attend ! Là !
- Elle sort les poubelles ?
- Non ! Attend, regarde..
- Regarder quoi à la fin ?! Là je la vois plus elle est dans la ruelle…
- Là ! Elle ressort !
- JEUNE HOMME SI TU CONTINUES A CRIER DANS MON BAR TU DEGAGES D’ICI !
- Pardon m’sieur Vitton !
- Karim Karim tu la vois ?
- Ben elle est rentrée.
- T’as vu ce qu’elle avait à la main ?
- Euh…
- Un papier, Karim, un message !
- …Et ?
- Elle sort de son bureau, va se balader au milieu des poubelles et trouve un message, ça t’évoque quoi ?
- Euh… Un amant ?
- …Karim Karim Karim.
- Christophe.
- Je vais peut-être reprendre du début.
- Peut-être, oui.
- Tu te rappelles, le cambriolage il y a trois mois ?
- Oui ?
- Ils ont volé pour presque cent mille euros de tableaux, d’accord ?
- Euh, peut-être…
- Il n’y a pas de ‘peut-être’ ! Le musée de la ville accueillait une petite exposition itinérante d’art contemporain et la nuit après leur arrivée ils sont volés !
- Et alors ?
- Et alors la bibliothèque est juste à côté du musée !
- Et. Alors.
- Et alors tu trouves pas ça bizarre que la Julie Keller elle soit arrivée à peine deux mois avant le premier casse et que depuis deux semaines elle reçoit plus de cinq messages par jour ?!
- Attend, tu connais son nom ? Tu la connais ?
- Bien sûr que non je la connais pas elle est arrivée il y a cinq mois ! Tu suis ou pas ?
- Attend. Attend. Cinq messages par jour. T’as compté ?
- Et il y a pire.
- Ça risque d’être difficile de faire pire que ça tu sais.
- Elle va chercher des messages et y répond.
- Tu passes tes journées dans ce bar ?
- Nan j’alterne avec celui en face. Donc je disais, le pire, c’est que ce soit les messages qu’elle reçoit ou les réponses…
- …Tu passes tes journées à la surveiller ?
- Tu me suis ou tu restes bloqué sur des détails ?
- Christophe…
- Attend, comme je te dis le pire dans tout ça, c’est que c’est IMPOSSIBLE pour moi de retrouver les message !
- Tu es allé fouiller les poubelles ?!
- Au début, oui, mais c’est pas un endroit idéal. J’ai regardé en dessous, derrière et l’autre nuit je suis allé voir si il n’y avait pas genre une cachette sous la plaque d’égout. Rien.
- La plaque d’é- Christophe, qu’est-ce que tu fous ?
- Je pense qu’il se passe quelque chose, Karim. Elle est de plus en plus agitée. Ils préparent probablement un autre gros coup.
- C’est ridicule.
- Je te dis, Karim, il y a quelque chose qui se passe et je…
- Et puis merde.
- Karim ? Karim ! Où tu vas ?!
- Tu veux un autre café, Christophe, ou tu vas encore zoner trois heure sur la même conso ?
- Je.. euh.. Ouais sers-moi un truc.
- Il est parti ton copain ?
- Euh… Je ne sais pas trop, je crois pas, il.. Il va revenir.
- Mouais. Il a intérêt, il a pas payé.
- Qu’est-ce que t’es allé foutre, Karim ?
- Je suis allé prendre ça.
- C’est.. C’est la lettre ?!
- Ouaip.
- Mais… Comment t’as fait ?
- Je lui ai demandé conseil sur trois-quatre bouquin, j’en ai pris un et j’ai attendu qu’elle aille ranger les autres.
- T’es sûr que c’est le bon papier ?
- Elle était encore en train de le lire, Christophe. Tiens, vas-y, fais-toi plaisir.
- C’est énorme, Karim, on va enfin savoir ce qu’il se passe !
- Lis d’abord.
- « Ma femme part à 20h RDV 21h chez toi » ?
- Ouaip.
- Tu crois.. Que c’est un code ?
- Je ne crois pas, Chris.
- Mais alors…
- Ta foutue bibliothécaire se cogne juste un homme marié.
- Mais… Je… Non…
- Christophe.
- Je te jure, ça avait l’air bien plus bizarre que ça, et..
- Christophe.
- Quoi ?
- Elle est jolie, la bibliothécaire, hein ?
- Qu’est-ce que ça peut faire ?
- Ben je me disais juste qu’elle était jolie. Et puis elle est blonde. Pas très grande. Un peu ton genre, non ?
- Où tu veux en venir ?
- Elle ressemble un peu à Delphine, tu trouves pas ?
- C’est quoi le rapport ?
- Tu sais bien, Christophe. Ecoute, ça peut plus durer.
- Bon, j’ai compris, je vais pas te faire perdre ton temps plus longtemps, je-
- TU TE RASSOIS TOUT DE SUITE. J’en ai marre, Christophe. Tu poses ton cul et tu m’écoutes pour une fois.
- C’est bon, pas la peine de me parler comme ça…
- C’est pas toi qui vit avec Fabienne, qui la voit ravaler ses larmes quand elle pense à son petit frère qui part en vrille.
On t’a vu stagner,  à jamais bouger de chez toi. T’as perdu ton boulot, t’as perdu tes amis. Regarde-toi ! Tu pèses bien quinze kilos de plus qu’avant votre divorce !
- Je vois pas ce que tout ça vient foutre ici.
- J’en ai marre. J’ai cru que ça allait te passer, qu’il te fallait simplement du temps, mais là tu dérailles complètement. T’as besoin d’aide, Christophe.
- Je… Tu crois ?
- Je crois, oui. C’est pas un hasard si t’es obsédé par une fille qui ressemble autant à Delphine. Je suis d’accord qu’elle t’a quitté comme une merde et sans pitié. Est-ce que je dois te rappeler que c’est tes conneries qui ont déclenché tout ça ?
- …
- Au début c’était marrant, tu nous racontais tes histoires sur la théorie de la terre plate, les hommes-lézards… J’ignore ce qu’il s’est passé mais on dirait bien que t’as fini par croire à ces conneries. Tu nous a tous saoûlé avec tes Illuminatis, tu nous a franchement foutu les boules quand en soirée tu expliquais le plus naturellement du monde la théorie du complot sioniste.
- Mais j’ai jamais dit que c’était vrai, juste que-
- Tu en parlais tout le temps. Ça ne t’es jamais venu à l’esprit que c’est pour cela qu’on t’invitait de moins en moins souvent ? Tu te rappelles le mariage d’Anne et Seb ? Les boules… Je te jure ce jour-là j’ai eu honte d’être parmis les derniers à te défendre.
- … A ce point ?
- Oui, à ce point, Christophe. Et d’ailleurs, ton livre, ça en est où ?
- Je sais pas, Karim, je suis un peu bloqué et-
- Alors je t’arrête tout de suite. La dernière fois qu’on s’est vu tu avais déjà assez de contenu pour boucler le livre en moins d’un mois. Il faut que tu le finisses, que tu mettes ça derrière toi, Christophe, et aussi que tu ailles chercher de l’aide.
- De l’aide ? Tu crois que j’ai besoin… D’aide ?
- Tu es paranoïaque, Christophe. Et ta petite aventure avec la bibliothécaire montre bien que tu as du mal à différencier la réalité de la fiction. Tu- Ca va ?
- Désolé, je sais pas ce qu’il me prend, je crois que… Que ça y est, je me rend compte que Delphine est partie.
- C’est moi qui suis désolé.. Attend je crois que j’ai des mouchoir… Tiens.
- Merci… Tu sais que c’est la première fois que je pleure depuis, depuis le divorce ?
- …
- Intellectuellement, je lui en veux pas, tu vois, je me rendais bien compte que vivre avec moi, c’était devenu de la merde, tu vois. Mais au fond je lui en voulais… Putain que je lui en veux !
- Je comprends, Christophe, c’est normal de ressentir ça.
- T’as raison, Karim. Il faut que je me bouge. Que j’aille voir un psy, que je finisse ce bouquin et que je me remette à chercher du boulot. Ca peut plus durer.
- Christophe… Ça me fait.. Je sais pas comment te dire… On s’inquiète beaucoup pour toi tu sais.
- Ouais, je crois que je m’en rend compte… Bon sang que j’ai été idiot ! Je suis tellement désolé… Désolé pour mon comportement, ça a du être difficile pour toi et pour Fabienne… Vous êtes tout ce qu’il me reste et j’ai bien failli vous perdre aussi !
- Ça va aller ?
- Oui, ça va mieux, merci. Excusez-moi, m’sieur Vitton ?
- Qu’est-ce que ça sera, jeune homme ?
- L’addition, s’il vous plaît. Tu as raison, Karim, il faut que je me bouge. Et dès maintenant.
- Ouah c’est du rapide !
- Je crois que j’avais juste besoin qu’on me secoue les puces. Bon, j’y vais. Dans mes bras, mon frère, et encore merci.
- Pas de quoi, Christophe, ça sert à ça la famille.
- Allez, porte-toi bien et embrasse ma soeur.
- Ça marche, et tiens-nous au courant !
Karim se rassit en soupirant de soulagement. Cette entrevue s’était passée mieux qu’il avait jamais osé l’espérer.
Le serveur bourru revint vers la table.
- Ca vous dérange si je vous encaisse en même temps que votre copain ?
- Non non je comprends.
L’homme ouvrit son portefeuille et eut un sourire ironique en prélevant de la liasse qui s’y trouvait un billet de cinquante euros.
- Gardez la monnaie.« 
Il regarda la bibliothèque par la fenêtre et pris un moment pour s’auto-congratuler intérieurement. Une situation de crise finement gérée.
C’est en rangeant son portefeuille qu’il se rendit compte qu’il lui manquait quelque chose. Ses entrailles se glacèrent alors qu’il chercha désespéremment la feuille rose…
 
La feuille rose que Christophe tenait à la main, un rictus nerveux aux lèvres. Après un examen rapide, il était évident pour Christophe que celle-ci n’avait pas été écrite à la hâte mais constituait le vrai message codé qu’il allait devoir déchiffrer.
Si Karim était impliqué, alors sa soeur l’était peut-être aussi.
Il allait devoir trouver un hôtel pour disparaître. Utiliser un alias. Trouver le sens de ce code. Trouver un flic non corrompu qui pourrait le croire. Et le tout avant leur prochain gros coup.
Il était seul, mais il percerait à jour ce réseau.

 

Nouvelle écrite grâce aux 8 mots donnés par Nicolas :
Orange– Bibliothèque
Glissant – Nubile
Manger – Jouer
Liberté– Fnord

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Le Chasseur

27 décembre 2013 0 comments

La neige crissait sous ses bottes rapiécées alors que le jeune homme courait dans cette rue en ruine.

Il ne semblait pas avoir plus de vingt ans, et ses vêtements n’étaient que guenilles récupérées ça et là, non qu’il jura dans cette ville morte et silencieuse.

Devant lui, un bâtiment à trois étages encore debout. Il se précipita dans sa direction, haletant. Le rez-de-chaussée avait du être un commerce, au vu des grandes baies vitrées le long du mur. D’un coup de pied ajusté, il brisa la chaîne qui maintenait close la double-porte de la boutique. Des flocons de neige acides entrèrent dans ce qui semblait avoir été un magasin de chaussures.

Toutes ces petites boîtes rectangulaires évoqua au jeune homme un petit cimetière à ciel ouvert. L’odeur de cuir pourri s’alliait avec celle de la neige toxique qu’il connaissait depuis toujours. Aux aguets, il tendit l’oreille.

L’assourdissant silence d’une cité morte étouffée par la neige fut pendant un moment la seule chose qu’il put percevoir. Et puis, au loin, des bruits de pas crissant sur la couche blanche et froide. Et le souffle calme et fort de son poursuivant.

Sans perdre une seconde de plus, le jeune homme se précipita au fond de la boutique. Il devait trouver l’escalier, une fenêtre, une issue, n’importe laquelle. C’est là qu’il vit, de l’autre côté de la boutique, un trou dans le plafond, de la taille d’une bouche d’égout. Ce trou se trouvait proche du mur en face du jeune homme, et le plafond était assez haut… A l’entrée de la boutique, son poursuivant apparut. Ce dernier n’était qu’une ombre, le visage caché par des cheveux noirs, longs et sales et son corps était plus enveloppé qu’habillé de guenilles aux couleurs indistinctes. Son apparence négligée contrastait fortement avec la tonicité de son attitude.

L’adolescent pourchassé ne réfléchit plus et se précipita vers l’impossible issue. Lorsqu’il arriva de l’autre côté du magasin, face au trou, il sauta. Ses muscles surpuissants lui permirent de s’élever de plus que deux mètres, mais cela ne suffisait pas. Il prit donc appui contre le mur en face de lui, en plein vol, d’un coup de pied s’éleva  assez pour s’accrocher au trou dans le plafond et se hisser au premier étage.

Une chambre à coucher. En face de lui, une armoire en bois massif qu’il s’empressa de faire basculer contre le trou par lequel il venait de se hisser. Les traces de sang qu’il laissa sur le lourd meuble lui indiqua qu’il s’était cruellement ouvert les mains en escaladant le trou bourré d’échardes, mais il ne parut pas y accorder une quelconque importance. L’armoire fit un grand bruit lorsqu’elle tomba sur le trou, et pendant une seconde, peut-être deux, on n’entendit que ce bruit se répercuter dans le couloir, les pièces attenantes, la rue, la ville.

L’adolescent sursauta quand l’armoire fut frappée si fort qu’elle s’éleva quelques centimètres dans les airs. Il ne parvenait pas à la faire bouger plus, mais ses poings traversaient déjà le bois vermoulu. Le poursuivant n’allait pas pouvoir la soulever, mais il pouvait toujours la détruire morceau par morceau pour accéder à sa victime.

La Proie détala hors de la chambre sans un regard pour les cadavres momifiés du couple reposant sur le lit en face du trou recouvert par l’armoire. Il faillit néanmoins trébucher sur le revolver qui les avait emporté il y a si longtemps dans un monde plus clément.

L’adolescent sortit de l’appartement et monta quatre à quatre les marches de l’escalier.

Deuxième étage, un bruit de bois pulvérisé derrière lui.

Troisième étage, des sons de marches qui grincent un étage plus bas.

Le toit. Le jeune homme court, mais il sent son poursuivant se rapprocher inexorablement, au point qu’il pourrait jurer sentir le souffle fort et régulier du Chasseur au creux de sa nuque. La Proie s’arrête brusquement et lance son coude derrière lui, qui vient trouver l’estomac du Chasseur. Les pieds de ce dernier décollent du sol, et l’air est violemment expulsé de ses poumons dans un cri étonné.

L’adolescent ne se retourne même pas pour juger de l’efficacité de sa contre-attaque. Il se remet à courir et ne s’arrête pas lorsqu’il arrive au rebord. Il ne prend pas le temps d’observer la rue trois étages plus bas, les voitures qui rouillent sous la neige ou les bâtiments qui s’affaissent comme des vieillards agonisants. Non, il saute, tout simplement. Pendant un instant, il n’entend plus rien, il ne respire plus, le vent glace son cuir chevelu et son corps se prépare au choc.

Il atterrit contre la façade de l’immeuble en face, à dix mètres du toit où se trouve encore le Chasseur, qui se relève à peine, furieux. La Proie s’accroche à un rebord de fenêtre du deuxième étage et se jette à l’intérieur d’une impulsion de ses bras. Il sors de la pièce et défonce la porte en face de lui.

Un vieil homme est étendu au centre de la pièce. Une bougie consommée à sa gauche, un livre à sa droite. La Proie met un genoux à terre et saisit l’ouvrage. Moby Dick. Il touche le cou du vieillard. Il est mort. Plus d’une semaine, sans doute moins d’un mois. Soupir. L’adolescent sait ce qu’il a à faire. Il saisit le couteau à sa ceinture et éventre le vieil homme.

Quand le Chasseur entre dans la pièce sombre, il ne voit qu’une vieille bougie, un livre abîmé et un cadavre mutilé. Il renifle, puis plisse le nez. L’odeur de charogne est bien trop forte. Il montre les dents et grogne de frustration. Il se retourne et s’apprête à sortir de la pièce quand soudain…

Badum. Badum.

Il se retourne, doucement. Et comprend. En face de lui, une armoire. Il n’avait pas prêté attention à ce meuble, assez grand pour…

La proie laisse échapper un petit cri quand le Chasseur ouvre brutalement la porte du meuble, ses dents jaunes découvertes en un rictus de satisfaction.

C’était impossible il avait camouflé son odeur il s’était fait tout petit il avait respiré doucement il avait tout fait pour-

Le Chasseur lève la main… Et attrape l’épaule de l’adolescent.

- Trouvé ! C’est toi le chat !

L’homme fit volte-face et se mit à courir, talonné par l’adolescent. Ils riaient à gorge déployée.

 

buttes

Le harpiste des Buttes-Chaumont

8 novembre 2013 0 comments

Je passais toujours par le troquet à côté des Buttes Chaumont. C’était le seul ouvert à cette heure aussi matinale. L’employé me regardait toujours le visage fermé, et on pouvait toujours voir de la croute sur le coin de ses yeux qu’il peinait à maintenir ouverts.

C’était un dimanche. Café à la main, je m’engageais dans la dernière rue avant le Parc. La terre du chemin produisait un petit son humide quand je marchais dessus. Je ne regardais même plus vraiment où j’allais, plus besoin ; je me dirigeais vers le banc où j’avais passé tant de temps cette dernière année.

C’était un coin discret, un banc posé le long d’un chemin un peu boueux, perdu entre deux arbres et une haie qui arrivait à hauteur d’homme. Tous les dimanche matin, je venais ici. Personne d’autre ne passait. Enfin pas personne, non mais… C’était rare.

La semaine, j’avais les cours de pratique de la harpe, du piano, ceux de théorie de la musique, les répétitions pour les concerts, les cours de solfège que je donnais au conservatoire deux fois par semaine, les cours de guitare au noir avec des lycéens tous les soirs entre dix-huit heure et vingt et une heure, le dîner avec mes parents tous les mardi soir…

Venait le dimanche matin. Je sortais de chez moi à pas de loup car ma colocataire avait le sommeil léger. J’allais acheter un café à emporter à un employé, toujours le même. Je m’installais au fond de mon refuge secret des Buttes-Chaumont. Le reste de la ville était plongé dans sa stupeur matinale et moi j’étais libre de jouer sans déranger personne.

Sans pression.

Sans attente. De personne.

Le banc sembla un peu froid et mouillé sous mes fesses. Je posai doucement l’étui de mon instrument à côté de moi. Les cordes résonnèrent légèrement lorsque je sortis la harpe portative de son carcan. Mes doigts retrouvèrent paresseusement leur agilité en égrenant les notes d’Une Chatelaine en sa Tour de Fauré, une de mes pièces préférées.

Mes mains finirent par prendre leur vitesse de croisière et je sus que je pouvais les laisser travailler tout seuls deux minutes. Le nylon frottant contre la pulpe de mes doigts, la vibration de l’instrument sur ma cuisse, le rayonnement des notes, rendue un peu pointues dans ce matin froid…

C’est à ce moment-là que je t’entendis sangloter derrière moi, Emilie. Je me retournai et te vis, assise contre un arbre, les bras sous tes jambes, les genoux contre le menton.

 

Tu m’avais entendue. Un instant de perte de contrôle et tu t’étais soudainement arrêté de jouer en concluant ton morceau favori par une fausse note. J’aurais voulu me recroqueviller tellement que j’aurais disparu. J’aurais voulu devenir invisible, j’aurais aimé à ce moment-là que tu ne me remarques pas.

- Vous allez bien, mademoiselle ?

J’ai relevé doucement la tête, appréhendant ce que j’allais voir. Il faisait encore sombre et les lunettes de soleil que je portais pour cacher les cernes noires et les yeux rouges n’aidaient pas non plus. J’ai vu un homme grand à l’aspect encore un peu juvénile. Des cheveux noirs. Des vêtement classiques, presque fades. Je n’eus aucun mal à voir tes yeux, cependant. Ces yeux aux prunelles à peine plus sombres que l’or brisèrent quelque chose en moi.

Je me rappelle que je me suis mis à pleurer de plus belle, et que l’espace d’un instant tu es resté là, l’air benêt. Tu as vite réagi, je te l’accorde cependant. Tu t’es approché, et doucement a pris mon bras pour me guider vers le banc.
Tu m’as fais asseoir et tu m’as tendu ton café. J’étais trop fatigué pour le refuser, et j’en ai bu une belle gorgée. Qu’il était infect ! Pourquoi choisir de boire du café si c’était pour autant le sucrer ?

- Ca va mieux ?

- Oui, je crois… Merci. Désolée de vous avoir dérangé pendant votre morceau.

- Ne t’inquiète pas pour ça. Je m’appelle Lucas, et toi ?

 

Je t’ai demandé ton nom doucement, gentiment comme si je parlais à une bombe à retardement. Honnêtement, je me suis fait des tas de films. Avec ton slim, ton manteau en cuir noir, tes lunettes de soleil, je t’ai prise pour une de ces poules de la jeunesse cokée parisienne. J’ai pensé overdose, j’ai pensé prostitution.

Tu me donnas ton nom, et rien d’autre. Tu regardais en face de toi, du moins je crois, avec ces lunettes il était difficile de même dire si tu avais les yeux ouverts !

- Que fais-tu à pleurer de si bon matin, Emilie ?

Tu as eu un petit rire. Pas de joie dans cet éclat. J’ai vu test tâches de rousseur. Ca t’a donné l’air bien plus jeune et je me suis rendu compte à ce moment que tu n’avais même pas vingt ans. L’idée m’a même effleuré de te demander le numéro de tes parents !

Je sais, Emilie, je sais.

- Je vous-je t’écoutais jouer de la harpe. C’était joli et ça m’a rappelé… Ca m’a fait pleurer.

- Mauvaise soirée ?

Tu as passé une mèche de cheveux châtains derrière ton oreille et tu as porté ce café à tes lèvres et tu en as avalé quelques gorgées en grimaçant. Tu sais, en général j’aime bien mon café, tu n’es pas obligé de le finir si tu ne l’aimes pas !

- Disons plutôt une sale année.

- Oh.

Que dire de plus ? J’étais mal à l’aise mais je sentais bien que tu voulais parler, que tu en avais besoin. Je crois que j’avais juste beaucoup de mal à trouver les bonnes questions, tu sais.

- Tu me joues quelque chose ?

- D’accord. Euh… Tu connais André Caplet, le Divertissement à la Française ?

Tu m’as gratifié d’un sourire qui cachait mal son amertume.

Evidemment.

 

J’ai fermé les yeux quand tu t’es mis à jouer et je me suis laissé bercer. Ta musique fut un refuge de quelques instants, mais cela n’empêcha pas la tension monter dans ma poitrine et couler le long de mon dos.

Je ne me sentais pas prête, Lucas. J’avais déjà échoué par trois fois à venir t’aborder. Une fois devant le conservatoire, une autre dans le métro et une autre devant chez toi. Je voulais juste que ce moment dure une éternité, je l’avais tellement voulu… Mon dieu, je devais vraiment avoir l’air d’une cinglée.

Mon téléphone s’est mis à sonner et par ma faute tu fus une fois de plus interrompu. Je m’empressais de le sortir de ma poche.

- Désolée !

Jonas.

- Pas de problème. Tu veux que j’arrête de jouer le temps que tu répondes ?

Je coupais la sonnerie.

- Non, c’est bon.

Jonas rappela immédiatement. Je raccrochai aussitôt.

Si tu crois que je ne t’ai pas vu te tordre le cou pour lire le nom de l’appelant sur l’écran de mon téléphone…

- Des soucis avec ton copain ?

J’ai soupiré et me suis rappelée notre dernière engueulade, à lui et moi.

- On peut dire ça.

Tu t’es remis à jouer, doucement. Tu as entamé les premières notes d’une soirée en Géorgie d’Ippolitov-Ivanov. Peut-être as-tu estimé que les notes plus discrètes et graves cadreraient mieux avec mon humeur ?

- Il t’a trompé la nuit dernière, pendant une soirée ou un truc du genre ?

J’ai eu un rire involontaire. J’en voulais à mort à Jonas mais ce n’était vraiment pas son genre.

- Non, il ne m’a pas trompée. On a eu… Des mots.

- Et là il te cherche, c’est ça ?

- Depuis un mois, ouais.

Jonas rappela. Je me rappelle que sa persistance me mit hors de moi. Cette fois je décrochai et hurla au micro.

- ARRÊTE de m’appeler !

J’ai raccroché, crispée et haletante. J’ai senti ma rage se calmer… Un instant seulement, avant de ressurgir avec une violence telle que j’en ai jeté l’appareil qui alla se briser contre l’arbre en face de nous.

Quand j’y pense je regrette. C’était con. Il y avait des textos auxquels je tenais dans ce téléphone.

Les notes de la soirée en Géorgie se sont de nouveau élevée, timidement, et je me rendis compte que mon éclat t’avait une fois de plus interrompu.

 

Cette crise de nerf avait fini de me convaincre que tu étais cinglée.

- Tu devrais peut-être arrêter le café.

Tu es restée une minute sans me répondre, la tête entre les mains.

- C’était mon ex. C’est fini et il ne veut pas le comprendre.

Tu n’as rien ajouté de plus et j’ai continué de jouer ma pièce d’Ippolitov-Ivanov. Je te jetais régulièrement des regards en coin afin de m’assurer que le gros de la crise était passé. Tu semblais peu à peu plus calme, comme si ta fureur et ta tristesse avaient fini par s’annuler l’une l’autre pour ne laisser qu’une jeune fille vide. Je t’ai vu te reprendre derrière tes lunettes de soleil, et prendre quelques respirations de poitrine, rassemblant manifestement ton courage.

- Je… J’ai perdu des gens et quand c’est arrivé, Jonas n’a rien fait. Enfin il avait une compétition, une finale nationale et.. Il y est allé.

- Et il t’a laissée seule, c’est ça ?

- Non, pas seule, mais… Sans lui.

Tu as baissé la tête. J’ai soupiré. J’avais vécu à peine plus d’une poignée d’années de plus et je croyais déjà être arrivé à une philosophie de vie infaillible. Je n’avais peut-être pas tort dans le fond, mais j’aurais pu mieux choisir mon moment, mieux choisir mes mots.

- C’est vraiment vache. A vingt ans parfois on fait des conneries qu’on regrette tout de suite après. Peut-être que s’il tente autant de te joindre c’est que maintenant il veut être là pour toi. Parfois… Parfois j’imagine qu’il faut savoir pardonner, et encore plus quand les gens agissent mal par manque d’expérience.

Toi et ton numéro de vieux qui a tout compris…

J’ai bien failli t’en mettre une.

J’ai regardé tes doigts fins et noueux sur les cordes de ta harpe. Fixer tes mains m’aida à calmer mon irritation.

- Tu aurais laissé ta copine seule le jour où elle enterrait de la famille ?

Tu grimaça et l’espace d’un instant perdis complètement le tempo d’ une Soirée en Géorgie. Tu finis par te rattraper et me répondis.

- Je ne crois pas… Non, je n’aurais pas fait ça.

- Je crois qu’à dix-neuf ans on a déjà un bon aperçu de ce que va devenir une personne. C’est probablement le genre de mec à aller fumer pendant que sa femme accouche ou à se plaindre quand elle rentre tard du travail.

Tu hoches la tête silencieusement, m’accordant ce point et continues de jouer. Ton tempo est devenu un peu moins net, le contrôle de tes cordes un peu plus chaotique. Plongés dans un mutisme pensif, nous avons attendu que tu finisses ton morceau. Les yeux fermés, je me rappelle avoir pris une grande respiration et sentir le calme refluer complètement en moi. On se connaissait depuis moins d’une heure et je me sentais déjà assez à l’aise pour ne pas ressentir le besoin de meubler le silence.. Ou disons plutôt meubler ta musique.

Je fus pris d’un frisson et j’enfouis mes mains dans mes poches. Les doigts de ma main droite entrèrent en contact avec le papier de l’enveloppe que j’avais presque oubliée là. Je me figeai et la sorti doucement de mon blouson. Elle était froissée, un peu sale. Je la trimbalait partout depuis bien deux semaines.

Je soupirai, car elle me rappela que ces quelques minutes passées ensemble étaient bâties sur un mensonge.

Au moins une omission.

Tu sais, tout ce que je voulais c‘était profiter de ta présence tant que j’en avais l’occasion. Regarder tes yeux ambrés, tes mains, ton air à a fois concentré et un peu mélancolique… Mais je savais que chaque seconde de plus allait rendre la conclusion de tout ça plus difficile.

 

- Comment ça t’es venu, la harpe ? C’est pas commun pour… Enfin c’est pas courant quoi.

- Pour un mec, tu veux dire ? Je sais bien. Je crois que je suis le seul étudiant masculin à jouer de la harpe au conservatoire. Je sais pas, j’ai toujours aimé cet instrument.

Les dernières notes de mon morceau résonnèrent et je rangeai la harpe dans son étui ; j’avais du mal à jouer et parler en même temps. Il était temps de s’offrir une petite pause, le reste de mon café à peine tiède entre les mains.

Je croyais juste partager une histoire sans conséquence quand je me suis remis à parler.

- En fait, mon premier souvenir, c’est moi dans une voiture avec une harpe dorée. Pas une vraie mais…

J’allais te montrer le pendentif de harpe en or que je portais autour du cou quand mon regard s’est enfin porté sur toi. Tu étais si pâle.

- Ca ne va pas ?

- C’est juste… La harpe en voiture, je… C’est peut-être idiot mais mes parents sont morts dans un accident de voiture. C’est eux que j’ai enterré le mois dernier.

Immobile, figé dans mon mouvement avec le pendentif dans les mains.

- Ils revenaient d’un repas chez mes grands-parents. J’avais décidé de passer la soirée avec Jonas. Papa n’avait pas bu. Le chauffeur en face oui. Il les a percuté et…

Tu n’as pas pu finir cette phrase. Un sanglot éclata et tes épaules furent prises de spasmes. Je me suis levé pour m’accroupir en face de toi. Comme j’ai pu, maladroitement sans doute, je me suis mis à te frotter les bras, dans le vague espoir de te réconforter.

- Je suis désolé, Emilie. Tu n’as pas besoin de continuer à parler de ça si tu ne veux pas.

Tu pleurais, et tes sanglots fut l’espace d’un moment les seuls sons de cette froide matinée. Ta main s’accrocha à la manche de mon pull. Je ne sais pas combien de temps ça a duré. Peut-être un quart d’heure. Peut-être deux siècles. Ce fut l’épuisement qui eut raison de ta peine et peu à peu tu te calmas, peu à peu ta respiration se fit plus régulière, les larmes plus rares. Tu gardas les yeux fermés une minute ou deux, puis les rouvris, me regardant droit dans les yeux avec ce fantôme de sourire.

- C’est bon. Excuse-moi. Tu me parlais de ton pendentif. S’il te plaît, continue.

- Euh.. Oui, alors.

En mal de contenance, je m’éclaircis la gorge.

- C’est mon premier souvenir. Je suis dans une voiture et je tiens ce collier. Il lance des reflets dorés sur le siège avant, sur la portière à ma gauche. En fait c’est celui de ma mère. Biologique. J’ai été adopté. D’après mes parents, ma mère biologique était à l’époque trop jeune pour m’assumer.

Que tu avais l’air désolée ! Je t’ai vu vouloir dire quelque chose, sans doute une parole réconfortante, et je me suis senti coupable.

Moi, je n’avais rien perdu. Je n’avais jamais eu et puis c’était tout.

- Ca va, tu sais ! Mes parents adoptifs sont des gens bien. Je suis normal, je crois. Il y a juste ce pendentif et la musique. J’imagine que c’est à cause de lui que j’ai commencé à jouer de la-

Ta prise sur mon bras se raffermit et je me tus. Je t’ai vu essayer de parler une première fois, et les larmes ont menacé de revenir. Tu as du les ravaler deux fois avant de pouvoir regagner une fraction de ton calme. Tu as enlevé tes lunettes et sorti un mouchoir. C’est alors que tu tapotais tes paupières, le regard vers le ciel, que j’ai pu voir ton iris. Des yeux ambrés, a peine plus sombres que de l’or.

Tu t’es dominée et me tendis cette enveloppe froissée. Il était marqué dessus «Pour Lucas». Ton sourire était douloureux.

 

- Maman adorait la harpe. Tu joues aussi bien qu’elle.

 

 

Nouvelle écrite grâce aux 8 mots donnés par Hugo :

harpe – feuillage
local – ambré
gêner – attirer
crédulité – ambition